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(HU)MANPOWER


Depuis plusieurs années, Sylvie Nordheim anime des ateliers de théâtre créatif en prison. En 2016, elle est intervenue, pour la première fois, au sein du centre pénitentiaire de Fresnes avec le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) du Val-de-Marne et le soutien de Léo Lagrange Nord-Ile-de-France ainsi que des fondations Thierry Velut et Un monde par tous. L’objectif de ce projet était la création d’une pièce collective, (HU)MANPOWER, gentille parodie d’un stage de réinsertion professionnelle qui s’amuse à inverser les rapports maître-élèves.

Entre avril et juin 2016, Sylvie Nordheim a ainsi tout d’abord proposé un atelier d’écriture qui a profité à plus de dix personnes détenues ; avec trois séances par semaine, les participants ont pu se familiariser avec l’intervenante, son travail, sa méthode et ils ont peu à peu élaboré l’écriture de la pièce. Un deuxième groupe de participants a ensuite pris le relais en septembre pour apprendre à lire, à déclamer cette pièce et à personnaliser chaque personnage créé. Retour sur ce projet avec le témoignage de l’intervenante, Sylvie Nordheim.

« La première session a été consacrée à l’écriture. Nous sommes partis du thème « déclencheur » tel que je l’avais décidé à l’origine du projet intitulé (HU)MANPOWER : ‘Un ex DRH, qui, suite à un licenciement économique, s’est reconverti en formateur dans une entreprise spécialisée en insertion socioprofessionnelle, se voit confier un groupe d’hommes et de femmes en grande difficulté qu’il doit accompagner dans leur reconstruction personnelle. Un véritable défi pour ce col blanc qui vient d’un autre monde et  perd très vite pied face à ces individus avec qui il ne partage aucune règle, aucune référence, aucun code…’. Le groupe qu’avait formé Romain Dutter, le coordinateur  culturel du SPIP 94 était constitué de profils assez différents mais tous se sont tout de suite très bien entendus (ce qui n’est pas forcément évident…) et chacun s’est investi à sa façon. Aucune forte tête mais plutôt des éléments moteurs qui tiraient les autres vers le haut sans jamais chercher à les éclipser.

Nous avons d’abord longuement réfléchi à la structure. Comment raconter un stage de réinsertion qui tourne mal ? L’idée d’une instance narrative s’est progressivement imposée. Comblant les ellipses, elle permettait de réduire ce stage censé durer quatre jours en une heure et quart. On a donc décidé que j’endosserai le rôle de Monsieur Loyal. Puis nous avons imaginé des personnages que les uns et les autres ont nourris à partir de leur vécu ou de leur savoir. Le thème qui portait sur le monde du travail s’y prêtait parfaitement.

Quelques exemples… Kamel a écrit dans sa cellule un très beau texte dans lequel le personnage Gaston raconte qu’il a abandonné l’école car myope, il ne parvenait pas à lire sur le tableau et que son père ne voulait pas lui acheter une paire de lunettes. Comme Kamel portait lui-même des lunettes à verres très épais, j’en ai déduit qu’il parlait de son enfance… Marco n’avait pas une grande expérience du travail, en tout cas, du travail légal.  Pour cette raison, il croyait manquer d’idées… Jusqu’au jour où il s’est lâché et nous a décrit dans une langue savoureuse comment certains chômeurs passent leur vie dans des bars PMU. J’ai retranscrit presque intégralement ses mots. Olivier s’est inspiré de son grand-père ébéniste pour développer une magnifique tirade sur l’art de fabriquer une chaise. Cet éloge des valeurs manuelles,  bourré de détails qui sonnent formidablement vrai, prend tout son sens face au discours creux du coach. Xavier, à la conscience politique aiguë et très remonté contre les institutions, a fait naître le personnage de Maxence, bardé de diplômes en sciences humaines qui ne lui sont malheureusement pas très utiles pour trouver du travail. Et son humour, son sens des réparties a irrigué toute la pièce. Hocine était un jeune père de famille, soucieux d’offrir une existence confortable aux siens, très malheureux d’être incarcéré pour une erreur de jeunesse qu’il semblait beaucoup regretter. Ancien cariste, il a fait éclore un Manu, très ancré dans le réel, jouant le jeu du système et, de fait, très opposé à Maxence, ce qui créait un conflit intéressant entre les deux. La pièce écrite, je les ai sentis très fiers de leurs contributions.

Beaucoup m’ont avoué que, jamais, ils n’auraient pensé que nous pourrions aller jusqu’au bout. Et puis, ils ont compris aussi la méthode que je leur ai enseignée, beaucoup ont pris des notes pour tenter sans doute d’écrire à leur tour en solo.

Les répétitions ont débuté mi-septembre, lors d’une deuxième session, mise en place dans une autre division de la Maison d’Arrêt. Romain Dutter a réussi tant bien que mal à réunir des hommes détenus dont le profil était compatible avec une sortie prévue en novembre. Cela n’a pas été simple au début. Certains avaient du mal à déchiffrer correctement le texte. Ils n’avaient globalement pas l’aisance des premiers participants. Il a fallu que chacun trouve ses marques, s’approprie les personnages créés par des hommes très différents d’eux. Il y a eu des moments très difficiles, de doute, de découragement, de lassitude. Abdellatif butait sur chaque mot, estropiait tant le texte qu’il devenait incohérent. Bernard, le plus âgé du groupe, d’une grande maturité intellectuelle, déclamait de façon trop théâtrale et fabriquait beaucoup.  Seul Kevin, naturellement doué, jouait à l’instinct et jouait juste. Il a bien sûr tout de suite jeté son dévolu sur le coach. Malheureusement, il a dû renoncer à l’atelier pour un travail à temps plein d’auxiliaire qu’il réclamait depuis des mois. La déception a été terrible et pour nous tous. Car ce rôle est essentiel, c’est le pivot de la pièce, c’est lui qui impulse l’énergie aux autres personnages. C’est le maître de l’action, et sans action, pas de réaction…

Julien est arrivé à ce moment-là, mais un peu comme un touriste. Reprenant le rôle du coach mais le jouant de façon très détachée, sans s’impliquer plus. Jusqu’au jour où j’ai rapporté une chemise, une cravate et que je lui ai demandé de l’enfiler. Non, m’a-t-il dit, je n’ai jamais porté ces machins-là. À la deuxième séance, Jean-François, le doyen du groupe, lui nouait la cravate… C’est sans doute à ce moment-là que tout a basculé. Habillé de la sorte, il a trouvé l’autorité du personnage. Du coup, les autres ont réagi. À la surprise générale, même Abdellatif a décollé. Tony, Jean-Charles, tous ont fait tomber les armures, ont abandonné leur posture parfois désinvolte qui ne masquait qu’un total manque de confiance en soi. Tout le monde s’amusait enfin, sans peur du ridicule. Et la catastrophe que nous venions de frôler se transformait en miracle… »

Le projet s’est achevé le mardi 22 novembre 2016 par une permission de sortie culturelle au Théâtre de l’Odéon qui a permis à 3 personnes détenues de présenter, par le biais d’une lecture publique, le travail réalisé en détention. La représentation s’est extrêmement bien passée et a été très bien accueillie par les 700 personnes présentes au Théâtre de l’Odéon. Beaucoup d’émotions, des pleurs également pour les participants et leur famille (que nous avions convié) mais aussi des rires… Un moment incroyable qui a encore donné davantage de sens à ce projet, à tous les projets culturels mis en place à destination des personnes détenues. Cette collaboration avec Sylvie Nordheim était une première pour le SPIP 94. Nous la reconduirons avec plaisir en 2017 en essayant de monter un projet encore plus audacieux, encore plus pertinent.


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