L’engagement est-il à la portée de tous?

© Benjamin Géminel
L’engagement fut l’un des sujets phares de ce 25e Congrès de la Fédération Léo Lagrange. Ce temps fort  a été l’occasion de s’interroger sur la manière de s’engager aujourd’hui afin de contribuer à un meilleur vivre ensemble et une société plus unie. Comment inciter les citoyens à s’impliquer, de l’engagement civique (participation électorale) à un engagement plus large (lutte contre le racisme, les discriminations…). Christiane Taubira, garde des Sceaux, administratrice de la fondation France-Liberté et figure optimiste de l’engagement nous a éclairés sur ce thème.

 

« Engagement, un vieux mot usé dont le sens initial, qui était essentiellement militaire et religieux, s’est heureusement perdu et qui, aujourd’hui, désigne ce qui est à la fois l’expression d’une liberté et d’une adhésion. C’est une belle contradiction », explique Michel Joli, administrateur de la Fédération Léo Lagrange. « Pour nous, l’engagement se définit comme une démarche morale, citoyenne qui participe à la cohésion sociale. Il correspond à une adhésion librement consentie. » A l’heure où le monde politique, les entreprises, la société civile appellent à l’engagement et que ce dernier, dans sa dimension associative, a été désigné Grande cause nationale, la Fédération Léo Lagrange souhaite interroger cette notion d’engagement et la replacer dans un contexte économique, social et politique. Afin de nourrir ces interrogations, Michel Joli a coordonné l’ouvrage collectif « Le goût des autres, notre vision de l’engagement », édité dans la collection Café Léo.

L’engagement est-il à la portée de tous ? « Cette question vaut pour la Fédération elle-même », développe Michel Joli. « Ce présent Congrès tentera de définir dans son projet associatif les droits et les devoirs qu’impliquent l’engagement dans une institution d’éducation populaire, fidèle à sa filiation historique et toujours à l’écoute de propositions innovantes favorables à l’épanouissement de chacun. Ainsi, l’offre d’engagement doit devenir une caractéristique de notre Fédération quel que soit le statut économique de chacun d’entre nous, volontaire, bénévole, salarié, élu, retraité, sans emploi, scolaire, étudiant… »

Michel Joli a également soulevé la question de l’engagement dans un mouvement comme celui de la Fédération Léo Lagrange qui est à la fois une organisation militante et une entreprise de l’économie sociale et solidaire, et a conclu ses propos par le rêve que cette combinaison permette « l’édification d’une société plus juste et participative, d’une démocratie vivante et d’une citoyenneté active. Est-ce un rêve ? Peut-être. Merci Madame la Ministre de bien vouloir partager ce rêve ! » a-t-il conclu en donnant la parole à Christiane Taubira.

Intervention de Christiane Taubira
« C’est, je crois, le sens de l’engagement : oser interroger l’ordre et la société dans laquelle nous vivons et oser agir sur cette société », a déclaré Christiane Taubira. « Si nous avons de belles figures, de grandes individualités auxquelles nous pouvons nous référer sur l’engagement, la plus grande beauté de l’engagement reste l’aventure collective. »

Christiane Taubira a rappelé l’importance et la nécessité de l’engagement comme « vigilance citoyenne ». « Archimède disait « Donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulèverai le monde ». Vous soulevez le monde ! Votre point d’appui, c’est la société dans laquelle nous vivons et l’analyse perspicace que vous faîtes de cette société. Le levier, c’est cette énergie que vous mettez en commun dans l’association. […] Il y a des textes de loi, de grandes conquêtes démocratiques et sociales qui sont issues des pressions de la société civile, les vôtres. Oui, la société démocratique progresse sous l’impulsion de l’engagement citoyen. Dans la vie associative, nous faisons l’expérience de la citoyenneté, très directement. Nous faisons l’expérience de l’altérité, de la rencontre avec l’autre, du travail avec l’autre, du souci de l’autre, du goût de l’autre […]. Et pour que le monde tienne debout, pour qu’il perde de sa violence, pour qu’il devienne plus amical, plus fraternel, il faut cette fraternité que vous insufflez au quotidien […].Oui, y compris en ce moment, par grand vent. Et ne laissez pas s’éteindre la lampe ! »

Table ronde sur l’engagement
L’engagement est-il une valeur subversive ou le comble du politiquement correct ? Comment offrir des opportunités d’engagement à chacun ? Comment valoriser l’engagement dès le plus jeune âge ? Comment concilier les différentes formes d’engagement des bénévoles, des volontaires et des salariés ? Existe-t-il des formes d’engagements non reconnues par les mouvements et organisations ? Pour aborder ces interrogations, la Fédération s’est adjoint la présence d’invités de marque: Christiane Taubira, garde des Sceaux, administratrice de la fondation France-Libertés, Yannick Blanc, préfet du Vaucluse, président de la Fonda (laboratoire d’idées du monde associatif), Lionel Prouteau, économiste, spécialiste de l’analyse des activités bénévoles et des solidarités de proximité, et Nadia Bellaoui, présidente du Mouvement associatif.

Oser l’engagement
« Oser l’engagement, qu’est-ce que cela évoque pour vous ? », lance Pascal Desclos, médiateur de la table ronde. « C’est l’audace nécessaire pour comprendre et s’adapter aux transformations du monde », propose Yannick Blanc. L’engagement n’est pas cantonné au seul secteur associatif ou politique. Il est présent dans tous les secteurs de la société. « S’engager, contrairement au vieux sens militaire et religieux du mot s’engager, ce n’est pas s’attacher à une institution. C’est d’abord prendre une décision pour soi-même. On s’engage d’abord pour soi. On s’engage ensuite avec d’autres et enfin on s’engage pour les autres. » Dans ces conditions, l’engagement s’inscrit dans un parcours, un processus. L’engagement n’a rien de statique ou linéaire. Il intervient à différents moments de la vie de façon plus ou moins accrue. « On ne s’engage pas ni de la même manière ni pour les mêmes raisons quand on a 20 ou 24 ans et quand on a 60 ans », a souligné Yannick Blanc.

Par ailleurs, Lionel Prouteau a ajouté « qu’entre le désir d’engagement et l’engagement, il peut y avoir quelques obstacles à surmonter. […] Je pense qu’il est important de réfléchir aux conditions qui peuvent favoriser la transformation d’un désir, d’une disposition en actes. » « Comment garder la dimension charnelle, nerveuse ? Comment entretenir la tension, comment participer à l’effervescence qui fait que les citoyens vivent pleinement la vie de la société… Ils peuvent donner peu, ce peu-là est essentiel pour eux-mêmes et pour les autres. Et de ce point de vue, il y a nécessité de revivifier le discours sur l’engagement », a surenchéri Christiane Taubira.

L’engagement, un parcours
Les participants à cette table-ronde sont revenus sur leur propre parcours d’engagement à l’image de Tiphaine Gaucher, administratrice de la Fédération Léo Lagrange, qui a commencé par une formation BAFA puis est devenue formatrice BAFA-BAFD avant de rejoindre le programme d’éducation à la citoyenneté et de lutte contre les discriminations « Démocratie & Courage ! ». « D&C !, c’est un cadre d’engagement où on me permet d’être efficace. En tant que jeune, je recherchais l’émotion politique avec un grand P, je souhaitais voir des jeunes qui débattaient entre eux, qui échangeaient des idées, refaisaient le monde, trouvaient des solutions sur la lutte contre les discriminations. […] Ce cadre me correspondait mais il avait des limites. Il faut aussi oser bouger les cadres ! »

« Un pied dans le cadre, un pied dehors, c’est une très belle image ! » a rebondi Yannick Blanc. « Il y a les institutions, le respect de la loi, la nécessité du cadre et puis là où est l’action, là où est la capacité d’innovation, là où on va retrouver la ressource pour changer le monde c’est forcément en ayant un pied en dehors du cadre. »

© Benjamin Géminel

Réfléchir à l’engagement, aux fondements et aux desseins qui le sous-tendent, autant de questions que ne doivent pas éluder les associations. « Les personnes qui s’engagent ont besoin, derrière l’action immédiate qu’ils conduisent, d’avoir un dessein plus large. […] Combien d’organisations ont des outils de pilotage pour savoir où elles en sont sur la question de l’engagement ? Les associations doivent faire en sorte que l’engagement se développe chez elles, ce qui ne coule pas de source », a souligné Nadia Bellaoui.

Bon et mauvais engagements, bonnes et mauvaises causes
Les intervenants ont ensuite débattu de la question de l’existence ou non de bons et de mauvais engagements. Tandis que Lionel Prouteau avançait qu’il y a des engagements pour de bonnes causes et des engagements pour de mauvaises causes, Christiane Taubira défendait l’idée qu’on ne peut pas laisser polluer une valeur aussi forte que l’engagement. « Nous sommes dans une période où tout se vaut. Or, c’est faux, tout ne se vaut pas. Et lorsque des personnes mettent de l’énergie, de la vigueur, mettent parfois de la fureur dans des causes qui sont des causes d’égoïsme, d’exclusion, de rejet de l’autre, je n’appelle pas ça de l’engagement. »

Se former pour s’engager ?
Le besoin ou non de formation pour s’engager a été le dernier point soulevé par cette table-ronde. Pour Emilie Laury, coordonnatrice « Démocratie & Courage ! » Nord-Pas-de-Calais, il s’agirait plutôt d’être accompagné que formé, être accompagné notamment pour mieux comprendre un environnement et ses codes. « A tous les moments de sa vie, l’association est confrontée à des besoins en compétences et c’est collectivement qu’il faut qu’elle ait un plan d’acquisition de ses compétences. […] Je parierai davantage sur la capacité à se former ensemble par le débat, j’aime bien le mot d’intelligence collective », a ajouté Nadia Bellaoui.  « L’enjeu de la formation est bien trop sérieux pour qu’on ne le traite que par une entrée technique. » Yannick Blanc a, quant à lui, rappelé que « les associations sont des lieux d’apprentissage collectif. Quand on s’engage dans une association, on apprend. »

La table-ronde s’est terminée par les moteurs, les moments, les raisons qui fondent un engagement. « Je ne veux pas perdre mon inquiétude. Je ne veux pas m’habituer aux injustices du monde, aux inégalités, à l’exclusion », a avancé Christiane Taubira avant de conclure en s’appuyant sur la métaphore des méduses : « Toutes ces méduses échouées sur le rivage, on ne peut pas toutes les remettre à la mer. Mais pour chacune de celles qu’on a remises à la mer, cela fait une différence. Il faut faire ce geste-là pour faire la différence ! »


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