Un été Yézidi


Ils sont 22 enfants de 4 à 16 ans, filles et garçons, Elles sont 8 mamans, Pas de papa, et pour cause… Ils reviennent tout droit de l’enfer irakien. Récit édifiant et souvent émouvant de ce qu’il faut bien appeler un parcours de résilience.

Ils et elles ont pu échapper à Daech, rejoindre un camp de réfugiés et retrouver des survivants de leur communauté, les Yézidis. Une culture ancestrale et étrange pour un peuple qui souvent fut exposé à la domination brutale, parfois même génocidaire, de ses voisins.

Un jour de l’an dernier notre ministère des affaires étrangères, suite à une visite présidentielle au Kurdistan décida de « faire un geste », petit geste, certes, mais un geste quand même, pour secourir quelques rescapés.

Nous sommes en juin 19. Espoir 31 une association toulousaine dédiée à l’hébergement de solidarité fut mobilisée pour accueillir et loger ces 8 familles tombées du ciel sans préavis.

A cette association très compétente dans son domaine, des éducateurs, professionnels mais volontaires bénévoles, de la Fédération Léo Lagrange Sud-Ouest, ont proposé d’apporter leur savoir-faire éducatif. Ce savoir-faire, allié à notre connaissance de la société multiculturelle du Kurdistan a permis aux enfants de faire leurs premiers pas en France et de profiter au mieux de ces miraculeuses vacances d’été.

Johanna Talazac, animatrice et Gérôme Rigodanzo, délégué territorial à l’animation, ont diffusé l’information en interne, organisé une rencontre avec les familles puis une réunion d’information sur les Yézidis au profit des volontaires de Léo Lagrange et  d’Espoir 31.

Vous trouverez ici le récit de l’accompagnement de ces enfants pendant deux mois d’été. Récit édifiant et souvent émouvant de ce qu’il faut bien appeler un parcours de résilience.

Le 19 octobre dernier, les mamans ont organisé une fête pour réunir tous leurs nouveaux amis et leur faire connaître quelques aspects de leur culture, la gastronomie, la danse et les costumes traditionnels. Ce fut une journée la fois gaie et émouvante. Nous y étions plus de soixante car de nombreux enfants, dont ceux de nos animateurs, participaient à la fête. Bien loin des débats sur les réfugiés et sur le « voile » c’est en toute fraternité qu’ils ont conclu cette petite aventure d’un été avec l’espoir que cette expérience soit renouvelée comme une mission essentielle de l’éducation populaire.

Voici quelques témoignages des animateur.rice.s Léo Lagrange embarqué.e.s dans cette aventure humaine. Ils nous disent le plaisir qu’ils (elles) ont éprouvé au contact de ces petits garçons et petites filles sans papa et nous racontent leur émotion.

Michel Joli, administrateur Léo Lagrange

Johanna

Ce jour où je suis appelée par un de mes collègues pour rencontrer et accompagner des familles Yezidies qui venaient tout juste d’arriver à Toulouse sur le sol Français… A cet instant je ne sais absolument pas ce qu’il va se passer, ni quel sera mon rôle, mais sans hésitation je dis oui ! Très vite je rencontre les membres de l’association ESPOIR 31 et je comprends que mon engagement va prendre une place importante dans le cœur de ces familles, et qu’une aventure extraordinaire s’offre à moi. On me demande  d’organiser l’accueil de ces enfants dévastés par les horreurs qu’ils ont fuies. Je ne compterai pas le temps passé sur ce projet, ni l’énergie dépensée car c’est un réel appel du cœur. J’évalue avec mes collègues  nos possibilité d’accueil en centre de loisirs ou encore mieux, en séjours de vacances. J’obtiens rapidement et sans surprise des réponses positives, une solidarité, une volonté, une générosité et un engagement de tous. 

Après plusieurs rencontres avec l’association ESPOIR 31, les familles et mes collègues, je coordonne ces temps d’accompagnement pour la période estivale.

J’ai moi-même eu, une chance immense de pouvoir accompagner ces enfants dans le centre de loisirs où je travaille. J’ai pris énormément de plaisir à les découvrir, partager avec eux un simple match de basket, leur apprendre à faire un bracelet en perles qu’ils affichaient avec fierté, danser avec eux sur notre danse de l’été, faire du graff…

Cette aventure humaine, ces moments de vie partagés au travers de nos échanges, de leurs sourires, de leur confiance ont été pour moi une vraie révélation. Voir ces enfants courir partout, éveiller leur curiosité, s’émerveiller de tout ce qui les entoure me prouve à quel point ce projet donne du sens à mon métier.

Ces enfants qui sont pour moi un exemple, ces enfants qui ne se plaignent de rien malgré leur passé, ces enfants qui disent toujours « ça va » ou « merci ! ». Tout simplement ces enfants qui veulent vivre leur vie d’enfant sans embûche, et ces enfants qui … ont chamboulé ma vie.

Tous les enfants sont partis en journée, en sortie ou en séjour. Ils s’étaient même fait un planning avec les dates et les lieux de vacances où ils partiraient et n’avaient qu’une chose en tête : vivre un instant de bonheur et de partage !

Je remercie mes collègues ainsi que l’association ESPOIR 31 de m’avoir fait confiance et d’ avoir partagé  cette magnifique aventure qui, j’espère, n’est que le début d’un bel engagement.

 

Bastien

Lorsque Johanna et Arthur m’ont proposé de participer au projet d’accueil des Yézidis, afin  d’offrir des temps de loisirs à ces enfants nouvellement arrivés à Toulouse, j’ai accepté sans hésiter. 

Intégrer ce projet permettait de répondre aux besoins des jeunes et des familles éprouvées, de faire résonner mes valeurs et d’agir en cohérence avec elles.

Nous ne nous sommes pas posé de questions concernant les difficultés liées au transport, à la barrière de la langue ou aux différences de culture. Nous avons l’habitude de trouver des solutions pour accueillir tous les jeunes, d’où qu’ils viennent. Il n’y avait là aucune différence.

Nous avons donc fait des propositions d’activités, de soirée et de sortie sur lesquelles l’ensemble des jeunes se sont positionnés. Nous avons facilement organisé le transport des jeunes en donnant juste un peu de notre temps. Et l’aventure a commencé…

Nous avons accueilli les jeunes pour la première fois au PAJ de V…. Rapidement, après la découverte de l’espace jeunes, nous avons réussi à communiquer, sommairement, avec des  gestes, des sourires ou des grimaces… et “Google Trad!…”.

Mais c’est dans les activités proposées (foot, jonglage, musique, soirée jeu vidéo…) que les jeunes français et yézidis ont surtout pu se rencontrer, échanger et partager. La communication s’est faite naturellement. Elle était imparfaite mais suffisante pour permettre aux enfants  de trouver les moyens de jouer ensemble, de rigoler, de passer de bon moments et de se comprendre, tout simplement.

Ils sont revenus une semaine plus tard, pour une journée et une soirée organisées au PAJ de L…. Nous avons réalisé un Graff sur lequel le groupe s’est représenté grâce à des pochoirs créés dans la journée. Cette activité leur a  beaucoup plu et nous a permis de matérialiser la rencontre et de garder une empreinte de leur passage.

Par la suite, les jeunes ont participé avec les animateurs à une sortie accro-branches qu’ils ont adorée. Les retours des jeunes et des familles sur ces trois journées passées en compagnie des jeunes français sont très positifs et ont donné à tous l’envie de reconduire ce type d’action ensemble, familles et associations.

Pour clôturer ce projet, nous avons partagé en octobre un repas préparé par les familles Yézidies. Cette journée remplie de joie, de danses, de rires et de jeux traduisait bien la réussite du projet.

Je retiens de cette expérience, les sourires et les remerciements de ces jeunes yézidis à la fin de chaque journée, qui me rappelle l’importance que peuvent avoir nos actions, si simples à mettre en place finalement. En écrivant ce récit, je me rends compte à quel point ce que nous faisons est à la fois riche de sens et passionnant.

J’en profite pour remercier mes collègues, les jeunes et leurs familles ainsi que tous les acteurs de ce beau projet de nous avoir embarqué dans cette aventure, de nous avoir permis de partager ces beaux moments.

Pour la suite du projet, je réponds d’avance :« C’est quand vous voulez ! »

Emma

De l’autre côté…

De l’autre côté du périphérique, non loin de chez moi, il y a des enfants, des familles pas comme moi. Ils sont arrivés en France, sans bagage, sans père, sans frère, morts au combat pour avoir défendus leurs idéaux, résistant à l’obscurantisme. Voyageurs du monde et belle illustration de l’homme et de  la femme dans ce qu’ils ont d’universel.

De l’autre côté, il y a ces enfants qui portent en eux les stigmates d’un peuple persécuté, déraciné et pourtant, dans leurs regards je plonge dans un torrent d’humanité.

Laisse-moi te dire à toi qui es venu bousculer mes repères, combien tu as également touché mon être tout entier ! Tes cheveux hirsutes, tes vêtements désaccordés et tes yeux tout ronds d’émerveillement, ont éveillé mon empathie. On ne m’avait pas vraiment prévenue, préparée à ton arrivée ; comment t’accueillir, te raconter ce que j’aime, te présenter mes amis ?

Nous ne parlons pas la même langue. Et puis tu cours partout, tu touches à tout, tu ris de tout ! Difficile de te suivre. Lorsque je t’observe à la cantine, tu dévores ce que je déteste, et tu rejettes ce que j’adore manger, Difficile de te comprendre. Nous avons passé quelques journées ensemble, et tu m’as paru heureux. Un peu mal à l’aise et pourtant adapté, au milieu de ces jouets, ou parmi ces autres enfants qui te regardent essayer de faire ce que dit Marine, l’animatrice du centre de loisirs. Pas vraiment à ta place ? Il me semble bien que si. Tu es revenu le lendemain ; c’est que tu y as trouvé ton compte.

C’est moi qui habite en banlieue, et toi en ville, dans ce pavillon verdoyant, je suis du côté des familles privilégiées, qui possèdent tout ce qu’elles désirent ; dans cet immeuble relégué, tu es du côté des familles endeuillées, bouleversées, ravagées, …et tu es beau.

Mélanie

Quand on nous a proposé d’accueillir des enfants Yézidis sur un séjour, j’ai accepté et j’ai réfléchi ensuite à l’organisation. Une action qui confirme  mon engagement et qui donne un véritable sens à ma profession. Une préparation « des esprits » avait été faite en amont du séjour, explications aux enfants du centre et surtout à leur famille ; mais sans doute insuffisante puisque une famille locale a souhaité désinscrire son enfant (pour quelle raison ?). Nous avons mis en place des pictogrammes pour surmonter la barrière de la langue, et les enfants de Toulouse  ont choisi de   repartir  les petits Yézidis dans leurs chambres du centre de loisir. Une préparation très importante pour moi, j’ai voulu anticiper un maximum de choses pour que l’accueil se fasse de la meilleure des façons.

Le premier jour, l’accueil des enfants Yézidis s’est fait avec beaucoup d’émotion et une crainte qui s’est vite envolée grâce à leur sourire et leur joie de vivre. Pendant le trajet en bus nous avons essayé de faire connaissance. Pas très évident… la barrière de la langue est bien présente, mais nous arrivons à nous faire comprendre.

Pendant le séjour nous leur proposons des découvertes d’activités sportives, escalade et spéléologie avec un animateur breveté, une sortie en piscine et une initiation à la manipulation de l’argile.

La barrière de la langue s’effondre vite. Avec tant de sourires et de générosité tout le monde s’adapte et trouve une solution pour se faire comprendre. Nos pictogrammes n’ont pas servi, car tout se fait a travers l’expression du visage et les gestes.

Une leçon de vie, beaucoup d’amour et un grand respect seront les mots clefs. Ce sourire présent à tout moment, heureux de la moindre chose, fait chaud au cœur ; mais il  me remet en question sur notre propre façon de vivre. Trop de consommation nous fait passer à côté de choses simples. Il faut  se contenter de peu pour apprécier tous les moments de bonheur que nous offre la vie.

Les mots  solidarité, entraide et partage désignent des valeurs naturelles. A certain moment nos visiteurs qui reviennent de si loin ont surpris leurs camardes français : partager son verre d’eau avec son ami, réconforter un enfant inconnu qui pleure Et ce sourire, quel plaisir !

Je tiens à remercier Leo Lagrange de m’avoir permis de vivre cette aventure humaine et de réfléchir sur les multiples ressources de notre profession et sur les valeurs que l’on défend tous les jours. Grâce à ce projet elles ont pris tout leur sens.

 Gérôme

 Si je devais retenir une ou deux choses à ajouter au récit collectif, c’est ce moment simple et beau de communication par les yeux, par le sourire, le mime et le rire que j’ai eu avec un petit garçon du groupe lors de notre première rencontre, réveillant en moi ce sentiment puissant, galvanisant, d’être un petit peu plus utile au monde. Partager ma chance de ne pas être opprimé, mes privilèges d’européen en paix. J’ai aussi été frappé par la pudeur des mamans, leur regard timide rempli de gratitude et dans lequel je ne pouvais m’empêcher de voir l’horreur, la torpeur du traumatisme, réveillant en moi d’autres sentiments. Celui de la colère, de l’injustice, l’envie impuissante de faire tellement davantage pour elles et leurs enfants. Enfin, je retiens la vibration que j’ai ressentie en chacun-e de mes collègues. La vive étincelle de l’engagement total au service du sens, de l’essentiel. Sa lueur éclaire si fort désormais qu’elle se propage doucement sur le buvard du quotidien et ouvre nos pensées vers l’universel.

 


Vers le haut