Le 28 janvier à Angers, Léo Lagrange Animation et l’Université Toulouse Jean Jaurès ont présenté les résultats de trois ans de recherche-action sur le harcèlement chez les adolescents. Cette journée n’a pas été qu’une simple restitution de données : elle a révélé les tensions, les désaccords et les expérimentations qui structurent le travail sur le terrain et l’approche collective de la prévention.
Partir du ressenti des jeunes : une rupture méthodologique
Depuis 2021, la recherche-action a choisi de centrer son analyse sur le ressenti des adolescent·es. Questionnaires et entretiens, menés auprès de plus de 400 collégien·nes, ont permis de révéler des expériences souvent plus complexes que les définitions institutionnelles.
« Revenir au ressenti, c’est sortir d’une position d’expertise adulte qui prétend avoir la bonne solution et accepter de se décentrer face à la complexité des situations vécues par les jeunes », explique Kassia Aleksic, docteure en anthropologie sociale. Cette approche a permis d’observer des parcours mouvants, où les rôles de victime, témoin ou auteur ne sont jamais figés, et où la dynamique de groupe joue un rôle central, confirme Yoan Mieyaa, maître de conférences en psychologie du développement.
Les résultats confirment que certaines situations vécues par les jeunes ne sont pas toujours identifiées comme du harcèlement par les institutions, alors même que leurs effets émotionnels et relationnels sont profonds : près de 41 % des collégien·nes ont déclaré avoir été témoins ou victimes de violences scolaires, et 18,6 % avoir été auteurs. Près de 70 % considèrent ces situations comme graves et injustes.
Cette approche centrée sur le ressenti a également marqué les participant·es extérieur·es au projet. Pour Anaïs Rateau, chargée de mission éducation et orientation choisie chez FACE Maine-et-Loire, l’enjeu de se baser sur le ressenti rejoint celui de l’écoute : « Si on écoute vraiment les jeunes, ou si on a une vision à 360 de ce qui se passe, on aborde les sujets différemment. » Selon elle, cette qualité d’écoute sincère constitue un levier essentiel pour transformer les pratiques.
Jouer pour comprendre et agir : le cyberharcèlement à l’épreuve
Théorie et pratique se sont mêlées au cours de la journée, pour transformer l’apprentissage en expérience vivante. Dans l’après-midi, les participant·es ont assisté à un temps fort qui était bien plus qu’un simple atelier, mais une immersion dans le terrain complexe du cyberharcèlement à travers le jeu.
Cécilia Malet, directrice Pôle engagement et citoyenneté en région Ouest et Ile de France à Léo Lagrange Animation, a lancé la session avec une présentation de l’escape game « Entrons dans le jeu pour sortir du cyberharcèlement ». Les participant·es, réparti·es en équipes, devaient résoudre des énigmes pour identifier des situations de harcèlement numérique et prendre des décisions stratégiques pour les résoudre. Rapidement, la salle s’est transformée en laboratoire vivant : tension, réflexions, échanges d’idées et prises de conscience se succédaient à chaque étape du jeu, montrant comment l’immersion active transforme la compréhension d’un problème complexe en expérience tangible.
Mehdi Cherfaoui, coordinateur pôle citoyenneté numérique en région Hauts de France à la Fédération Léo Lagrange, a ensuite pris le relais pour montrer les outils concrets à disposition des éducateur·rices, permettant d’analyser les comportements numériques, de repérer les signaux d’alerte et de structurer des ateliers de prévention. Et enfin Lucas Leglaye, coordinateur projets et médiation à Toulouse (Instant Sciences, Citeo et France Médiation), a présenté le serious game « CyberEnquête », qui plonge les adolescent·es dans des scénarios où leurs choix ont des conséquences immédiates sur la dynamique du cyberharcèlement.
Ce temps fort a montré que la sensibilisation au cyberharcèlement passe en grande partie par l’action et le partage. En mêlant immersion, expérimentation et analyse, les jeux ont offert aux personnes présentes des repères et des outils concrets, capable de nourrir leurs pratiques quotidiennes et d’enrichir les échanges avec leurs publics.
Débats et tensions féconds : différentes méthodes, mêmes objectifs
Le colloque a également mis en lumière la pluralité des réponses éducatives et la nécessité de ne pas les opposer de manière dogmatique. La table ronde a révélé des tensions fécondes entre institutions et terrain. Une référente de l’académie de Nantes rappelle : « Chaque établissement doit disposer d’une équipe pHARe de cinq personnes formées, et d’ici 2027, tous les personnels seront formés pour repérer les signaux faibles. » Elle insiste : sans formation, les adultes peuvent, malgré eux, laisser s’installer des situations de harcèlement.
Jean Lenoir, chef d’établissement dans le Maine-et-Loire, illustre ces tensions : « Je mets en pratique la justice restaurative dans mon lycée, alors que l’académie privilégie la préoccupation partagée. Ces méthodes peuvent sembler opposées, mais sur le terrain, elles sont complémentaires. La justice restaurative crée un espace communautaire puissant : c’est le groupe qui participe à la solution, pas seulement l’adulte ou la sanction. »
Ses interventions s’appuyaient notamment sur les travaux d’Éric Verdier (psychologue communautaire, spécialiste des postures des jeunes en contexte de harcèlement) et sur trois postures observées chez les jeunes : le bouc émissaire, les normopathes et les postures perverses, avec le rôle du rebelle comme levier positif. La clé : sécuriser la parole, libérer le bouc émissaire et mobiliser le groupe pour que « ça s’arrête », répondant au seul besoin de la victime, sans stigmatiser l’auteur.
L’action sur le collectif, un enseignement partagé
Les sondages réalisés en direct lors du colloque confirment cette orientation : la priorité est d’agir d’abord sur le collectif, devant la formation et l’implication des jeunes, puis l’intervention ciblée sur les individus.
« Le harcèlement ne se réduit pas à un duo victime-auteur », souligne un participant : « Il s’inscrit dans des dynamiques de groupe, des normes implicites et des climats relationnels ». Les interventions ont aussi rappelé l’importance d’agir en amont : dès l’école primaire, voire la maternelle, pour développer compétences psychosociales, postures éducatives et coopération entre acteurs.
Une recherche-action qui transforme autant qu’elle documente
Au-delà des chiffres, ce qui transforme les pratiques, c’est l’échange et la mise en réseau. « Ce n’est pas seulement la production de données qui impacte les pratiques professionnelles, mais la confrontation des regards et l’observation de ce qui se fait ailleurs », souligne Kassia Aleksic.
Le colloque a montré que la recherche-action permet d’ouvrir des espaces de dialogue entre recherche, institutions et réseau Léo (animateur·rices, pôles engagement et Hubs). Ces échanges nourrissent des pratiques d’animation centrées sur le collectif, où les jeunes sont acteurs de la prévention, et où les professionnel·les peuvent confronter leurs méthodes et ajuster leurs postures.
« Associations d’éducation populaire, Education Nationale, monde économique : peut-être qu’ensemble on a toutes les clés, et qu’il suffit de bien les articuler », résume Anaïs Rateau.
Cette recherche-action confirme que la lutte contre le harcèlement nécessite une approche fine, collective et attentive au vécu des jeunes. Les actes du colloque viendront enrichir la publication finale, prévue au printemps 2026. En attendant, cette journée a rappelé que c’est dans la confrontation des regards, les débats constructifs et le travail en réseau que se dessinent les leviers les plus prometteurs pour transformer les pratiques éducatives.




