Après une première édition consacrée aux jeunesses rurales, le réseau Ados Jeunesses de Léo Lagrange Animation a poursuivi en décembre 2025 son cycle des Rencontres Jeunesses & Territoires en changeant de focus : les jeunes en milieu urbain, et plus particulièrement évoluant dans les quartiers populaires. Croiser les regards scientifiques, les pratiques professionnelles et la parole des jeunes : c’est ce fil rouge qui a structuré les trois temps de la journée du 9 décembre dernier à Marseille.
Organisée au centre social Saint-Mauront, géré par Léo Lagrange Animation, cette seconde édition, proposée en format hybride, a réuni deux chercheuses (Audrey Teko et Elisabeth Dorier), et près de 40 professionnel·les de terrain Léo Lagrange autour d’un objectif clair : dépasser les représentations simplificatrices pour mieux comprendre les réalités vécues par les jeunes, et interroger les postures éducatives qui en découlent.
Comprendre les « embrouilles de cité » : redonner toute sa place à la parole des jeunes
La matinée, organisée en format hybride s’est ouverte par l’intervention d’Audrey Teko, sociologue et chercheuse associée au CNRS, autour de son travail doctoral consacré aux « embrouilles de cité ». Loin d’une lecture sensationnaliste ou moraliste, son approche repose sur une enquête ethnographique menée au plus près des réalités juvéniles, dans plusieurs villes du département de la Seine Saint-Denis.
Son constat est sans détour : les jeunes impliqués dans ces conflits sont majoritairement perçus par les institutions comme des problèmes à gérer, et rarement comme des acteurs capables d’analyser leurs propres trajectoires. Or, les entretiens menés par la chercheuse montrent l’inverse : les jeunes savent dire ce qu’ils vivent, ce qui les contraint, ce qui les engage, et les logiques sociales qui structurent leurs choix, y compris lorsqu’ils passent par la violence.
Un point central des échanges a porté sur le rapport au risque et à la mort. Là où de nombreux adultes projettent une forme d’inconscience ou de banalisation, les jeunes décrivent surtout une expérience précoce et répétée de la violence et du deuil. Ce décalage de perception alimente ce qu’Audrey Teko nomme une « violence de la silenciation » : parler à la place des jeunes, décider sans eux, éviter les sujets jugés trop sensibles.
Reconnaître cette parole, y compris lorsqu’elle dérange, apparaît alors comme un enjeu éducatif majeur. Non pas pour légitimer la violence, mais pour créer les conditions d’un accompagnement plus juste, capable de soutenir des dynamiques de désengagement, de médiation et d’action collective. Audrey Teko a ouvert sa présentation par l’exposé de différents projets de médiation culturelle portant sur le sujet du deuil, de la pacification et du vivre ensemble impliquant pleinement de jeunes acteurs, tels que ceux portés par la Junior Association « Pas de la même ville et alors (PMVA) ».


Le projet GRAPHITE : quand les jeunes pensent la ville et révèlent ses inégalités
L’après-midi a déplacé le regard vers la question des territoires, avec la présentation du projet de recherche-action GRAPHITE par sa coordinatrice scientifique Élisabeth Dorier, géographe à Aix-Marseille Université. Ce travail s’intéresse aux pratiques, aux mobilités et aux représentations urbaines des jeunes, et à la manière dont l’espace produit – ou renforce – les inégalités sociales.
Les enseignements sont clairs : les inégalités territoriales sont non seulement vécues, mais parfaitement identifiées par les jeunes eux-mêmes. Conditions de logement dégradées, manque d’espaces pour travailler, difficultés d’accès aux équipements, mobilités contraintes : ces réalités pèsent lourdement sur les parcours scolaires et les capacités de projection.
Un élément frappe particulièrement : l’autocensure. Lorsqu’ils sont invités à imaginer des projets d’aménagement, les jeunes des quartiers les plus défavorisés limitent spontanément leurs ambitions, intégrant ce qu’ils estiment « réaliste » au regard de leur position sociale. À l’inverse, les jeunes issus de milieux favorisés se projettent plus facilement dans des projets audacieux, coûteux, parfois exclusifs.
GRAPHITE met aussi en lumière le rôle central des espaces publics dans les sociabilités juvéniles. Le manque de lieux réellement accueillants pousse de nombreux jeunes à investir des espaces privés comme les centres commerciaux, vécus à la fois comme des refuges et comme des lieux de contrôle et d’exclusion potentielle.
En donnant aux jeunes les outils pour analyser ces mécanismes et formuler une parole argumentée sur leur ville, le projet agit comme un véritable levier d’empowerment (qu’on peut traduire par développement du pouvoir d’agir) : il reconnaît leur expertise d’usage et les forme à une citoyenneté critique, ancrée dans le réel.
Accompagner le développement du pouvoir d’agir des jeunes : quelles postures pour les professionnel.les ?
Ces deuxièmes rencontres Jeunesses & Territoires se sont conclues par un atelier participatif animé par Audrey Teko. L’intervenante a invité les participant.es à interroger leurs propres pratiques à partir d’un outil d’analyse de l’empowerment. En petits groupes, les participant.es ont identifié des leviers concrets pour renforcer le pouvoir d’agir des jeunes :
- Premier levier partagé : l’accueil des émotions et notamment de la colère est un préalable. Créer des cadres sécurisants où les jeunes peuvent exprimer ce qu’ils ressentent sans être jugés et une condition essentielle du « pouvoir intérieur. »
- Deuxième levier : multiplier les espaces de réussite et de reconnaissance en dehors du seul cadre scolaire. Projets culturels, sportifs, médiatiques ou citoyens permettent aux jeunes de se voir autrement, de reprendre confiance et de rendre visibles des compétences souvent ignorées.
- Enfin, la construction du « pouvoir avec » passe par la création d’espaces collectifs de parole et d’organisation. Ces lieux peuvent devenir des tremplins vers le débat public et l’engagement citoyen, à condition d’accepter des temporalités parfois longues et inconfortables.
Les échanges ont aussi mis en lumière des freins bien connus : manque de moyens, injonctions institutionnelles contradictoires, décalage entre urgences vécues par les jeunes et rythmes administratifs. Malgré ces contraintes, une conviction commune s’est toutefois dégagée : l’empowerment n’est ni un slogan, ni une méthode clé en main. C’est un processus exigeant qui suppose confiance, cohérence et alliances durables entre acteurs.

Prendre les jeunesses au sérieux
Comme l’avait montré la précédente et première journée de ce format « Jeunesses et Territoire », croiser la recherche, l’expertise terrain et la parole des jeunes permet non seulement de mieux comprendre les réalités d’un territoire, ici urbain, mais également de transformer les pratiques professionnelles par l’adaptation. Ces travaux nourrissent une ambition plus large : reconnaître les jeunes comme des acteurs à part entière de leur territoire, capables d’analyse, de critique et d’actions collectives.
Après les jeunesses rurales, ce focus sur les milieux urbains ouvre de nouvelles pistes de réflexion et d’engagement. Elle appelle surtout à poursuivre ces espaces de dialogue, indispensables pour construire des réponses éducatives à la hauteur des enjeux sociaux et territoriaux contemporains.
Retrouvez l’article consacré à la première édition des rencontres Jeunesses & Territoires, sur la jeunesse en milieu rural ici
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