De mars à avril 2026, près de 300 élèves de 4e des collèges publics de Bagnolet (93) ont participé à l’escape game « Les disparuEs de la Science », créé par les équipes Léo Lagrange Animation. Une expérience immersive qui mêle enquêtes, manipulations scientifiques, réflexions et débats sur les stéréotypes pour sensibiliser les jeunes à l’effet Matilda.
Engagé pour une éducation aux sciences accessible à toutes et tous, le mouvement Léo Lagrange déploie, notamment à travers le programme Newton Room, des initiatives innovantes afin de lutter contre les déterminismes sociaux, géographiques et de genre et de favoriser une orientation et une citoyenneté éclairées.
Rendre visible les oubliées
À l’origine du projet, une ambition claire : faire découvrir aux adolescent·es des femmes scientifiques dont les travaux ont été minimisés, ignorés ou attribués à des hommes. Ce mécanisme d’invisibilisation, baptisé effet Matilda (en référence à la militante féministe américaine Matilda Joslyn Gage), devient un fil rouge pédagogique, permettant d’aborder l’histoire des sciences autrement.
Solène Porcheron, coordinatrice de la Newton Room permanente d’Angers et chargée d’intervention au Pôle Engagement, a créé l’escape game en 2024, à l’occasion de la Journée internationale des filles et des femmes de sciences, célébrée chaque année à la Newton Room d’Angers. L’un des objectifs du programme Newton est de lutter contre les déterminismes de genre dans la science et les professions scientifiques. Dans un environnement immersif et ludique, les élèves découvrent les pratiques des STIM (Sciences, technologie, Ingénierie et Mathématiques) sous un nouvel angle, permettant de se projeter dans des horizons professionnels souvent pensés comme hors de portée. Solène raconte « A la Newton, on voit beaucoup de jeunes filles à qui on a dit que les sciences n’étaient pas faites pour elles et plus globalement beaucoup de jeunes persuadés que les métiers scientifiques sont réservés aux élites. Dans ce contexte, on a pu tester l’escape game avec des petits groupes d’accueil de loisirs et le réutiliser, on a vu que ça fonctionnait bien ! C’était intéressant de l’utiliser sur un autre format, pour permettre à des classes entières de creuser le sujet des stéréotypes dans les sciences. À l’automne 2025, on a travaillé sur une version développée de l’escape game qui est aujourd’hui proposée par le Pôle engagement Ouest – île-de-France. »
Pour Thomas Pradelou, chargé de mission égalité femmes-hommes et lutte contre les discriminations à la Mairie de Bagnolet, l’enjeu est aussi territorial :
« Les jeunes filles manquent de modèles féminins dans les sciences. Leur montrer que des femmes ont contribué à des découvertes majeures, c’est ouvrir le champ des possibles au moment où elles commencent à penser à leur orientation. »
Ce sont donc 11 classes de 4e de deux collèges publics de Bagnolet (Travail Langevin et Georges Pulitzer) qui se sont prêtées au jeu de l’escape game, sur des créneaux intégrés à leur emploi du temps, accompagnés par leur professeur. Cette transversalité a permis de relier l’activité à plusieurs disciplines : sciences, histoire, français, EMC… et d’ancrer la réflexion dans le quotidien scolaire des élèves. Amandine Pommelec, chargée d’animation au pôle engagement qui assure l’animation de l’escape game raconte : « Un professeur de français était ravi : il abordait le sexisme dans la littérature la même semaine. Le jeu est devenu un support concret pour nourrir son cours. »


Une enquête immersive au cœur d’un journal fictif
« Bienvenue à la rédaction du Communiqué, notre journal hebdomadaire. Je vais avoir besoin de vous, je n’ai que très peu de temps ! » lance Amandine en ouverture de séance. Les élèves, répartis en deux groupes, vont avoir 45 minutes pour se glisser dans la peau de journalistes chargés de sauver un article saboté sur dix femmes scientifiques.
Pour y parvenir, ils doivent fouiller, manipuler, déduire, coopérer, et surtout croiser leurs indices pour distinguer les vraies informations des fausses.
Les énigmes, réparties entre deux salles, sont variées :
- Expériences chimiques pour identifier des solutions acides ou basiques,
- Lampe UV pour révéler des constellations ou des lettres cachées,
- Puzzle géographique pour reconstituer un nom à partir de pays,
- Analyses documentaires pour repérer les incohérences dans les fiches biographiques,
- Messages dissimulés sous les tables pour reconstituer la définition de l’effet Matilda.
« La réussite de l’escape game repose sur l’intelligence collective. Quand vous trouvez quelque chose, parlez-en entre vous, à la fin, vous remportez l’escape game ensemble ! souligne Amandine avant de lancer le compte à rebours de 45 minutes. Si vous êtes bloqués, je reste là pour vous accompagner. Mais nous n’avons plus de temps à perdre ! »
Avant que le sablier ne s’écoule, les élèves ont pu identifier les 10 fiches biographiques nécessaires à la publication de l’article, et reconstituer la phrase « On parle d’effet Matilda lorsque des hommes s’approprient le travail intellectuel effectué par des femmes scientifiques pour s’en attribuer les mérites »
Les élèves racontent leur expérience lors du débrief, qui sert également de temps de sensibilisation. « C’était un peu difficile, mais avec les tubes à essai, on a pu trouver la date de naissance de l’une des scientifiques », explique Bilali. Iliana se souvient : « Avec la lumière led, on retrouvait des constellations et on pouvait reconstituer un nom de famille ». Lina, elle, retient surtout l’histoire de Mileva Einstein : « Einstein lui a volé son travail, madame. On en avait parlé à l’école avant. »
Après avoir parlé ensemble des femmes scientifiques présentes dans le jeu et de leurs travaux scientifiques, la discussion s’ouvre au spectre élargi des inégalités de genre.


Un outil puissant pour parler d’égalité et d’orientation
Et les échanges sont souvent francs, spontanés, parfois percutants. Les élèves évoquent les stéréotypes qu’ils entendent au quotidien : « Les femmes font la cuisine », « les hommes font du foot », « les femmes ne sont pas faites pour la science »…
Amandine rebondit :
« Quand on entend ça depuis l’enfance, on finit par y croire. Résultat : seule une minorité de femmes se dirigent vers les études scientifiques, et la parité est loin d’être atteinte dans ce domaine ! »
Les histoires de Rosalind Franklin, Marthe Gauthier, Nettie Stevens ou Katherine Johnson deviennent alors des leviers pour comprendre comment les représentations influencent les parcours scolaires et professionnels.
Pour Thomas Pradelou, l’impact est évident :
« C’est une action d’éducation populaire qui fonctionne autant pour l’orientation que pour la promotion de l’égalité. Et elle est accessible financièrement pour les collectivités. Si je devais donner un conseil à mes homologues : mettez‑la en place autant que possible dans les collèges et les centres socio-culturels »
Solène Porcheron, par sa double casquette de référente Newton et de chargée d’animation des pôles engagement, en est doublement convaincue : « Notre but, c’est de rendre accessible ce qui ne l’était pas forcément de base : démocratiser les représentations, permettre à chacun de trouver sa voie en connaissance de cause, et réduire l’impact des stéréotypes sur le parcours de jeunes. »
Pour en savoir plus sur le programme Newton Room : https://newtonroom.com/fr




