Les 11 et 12 juin 2026, près de 70 professionnel·les ados-jeunesses se réunissaient à Dijon pour leur convention professionnelle 2026. Accueilli·es à l’Université Bourgogne Europe, des professionnel·les de l’animation venus de toutes les régions de France ont travaillé durant deux jours autour d’une question aussi vive qu’actuelle à l’orée de prochains rendez-vous électoraux : comment soutenir l’expression et l’engagement des jeunes, et faire de leurs voix singulières des forces collectives ?
L’engagement des jeunesses s’impose aujourd’hui comme un enjeu démocratique majeur. 43% des jeunes se sont abstenus aux élections législatives de 2024 (Ipsos, 2024), et une part croissante d’entre eux dit sa défiance à l’égard des institutions. Cependant réduire ce constat à un désengagement serait une erreur : les jeunes s’investissent, autrement, dans des initiatives solidaires, des pratiques culturelles, des mobilisations locales que les cadres traditionnels peinent encore à reconnaître. Le sociologue Julien Talpin parle de “surdité institutionnelle” à l’égard de l’expression des jeunesses : les jeunes parlent mais on ne veut pas entendre ce qu’ils ont à dire. C’est ce déplacement de regard qui a tenu lieu de fil rouge à la convention.
Reconnaître les jeunesses, une exigence démocratique
Cette nouvelle convention professionnelle du réseau Ados-Jeunesses s’est ouverte par les mots d’introduction de Laurent Gautier, vice-présidentce de l’Université Bourgogne Europe, et Mélanie Balson, adjointe à la maire de Dijon déléguée à la participation citoyenne et à l’accueil des nouveaux habitants.
Tous deux ont tenu à reconnaître le rôle des professionnels de jeunesse :
« Vous accompagnez les jeunes dans leurs interrogations, leurs difficultés, leur santé mentale, leurs ambitions et leurs espoirs, parfois leurs colères. Vous êtes au plus près d’eux. Vous contribuez à donner confiance à des jeunes qui en ont parfois besoin pour croire en eux-mêmes, prendre leur rôle de citoyen. Vous êtes essentiels. » Mélanie Balson, adjointe à la maire de Dijon
Pour Hervé Paugam, directeur de Léo Lagrange Animation, l’intitulé même de la convention [Jeunesses : Voix singulières, forces collectives] dit l’essentiel : il parle d’émancipation, individuelle et collective. Reconnue pour son expertise et son ancrage territorial, l’association a, selon lui, la responsabilité de recueillir et de mettre en commun les récits singuliers des jeunes qu’elle accompagne, car c’est de ces démarches partagées que naissent les progrès. Reste une question, qu’il a posée sans détour : à quelle condition la voix de chaque jeune peut-elle être entendue, prise en considération et traduite en action ? C’est tout l’enjeu d’une « agora des savoirs » qui a ouvert ces deux jours, en posant quelques engagements simples : l’écoute comme levier éducatif, faire lien sans s’imposer, donner une place réelle à la parole des jeunes.
Pour confronter les représentations aux réalités, un quiz interactif a égrené quelques données parlantes : le sport comme premier domaine d’engagement bénévole des 15-29 ans, le rapport ambivalent des jeunes générations au féminisme, les chiffres de l’abstention aux législatives de 2024, ou encore les réalités des quartiers prioritaires et du milieu rural. Sept portraits de jeunes engagés, tirés de la série « Engagés comme jamais » du Monde, sont venus incarner la diversité des jeunesses à accompagner.
Le sport, objet et levier d’engagement
Comment la pratique sportive peut-elle devenir un objet et un levier d’engagement, individuel comme collectif ? La question a trouvé un premier éclairage avec Raphaël Laurin, maître de conférences en psychologie à l’UFR STAPS de l’UBE, qui a présenté le sport collectif comme une expérience à la fois identitaire et d’accomplissement. Le sport fait basculer du « je » vers le « nous » : il permet de vivre et de réussir des choses ensemble, à condition d’en conscientiser la réussite, car il n’y a pas de confiance sans mise à l’épreuve. Et l’engagement, rappelait-il, ne se conçoit jamais seul : « il engage vers un autre, il n’y a même pas de projet sans un autre ».
Cette lecture théorique a trouvé son prolongement de terrain le vendredi, lors des « ateliers du réel », avec celui proposé par Céline Greffier, cheffe de projet Léo Sport Job à l’Union nationale sportive Léo Lagrange. En regard de l’approche universitaire, cette séquence de présentation et d’échanges d’expériences autour du programme Léo Sport Job a montré comment la pratique sportive peut concrètement soutenir l’engagement et l’émancipation des jeunes : un support par lequel se construisent l’estime de soi, le sentiment d’appartenance et le pouvoir d’agir, du « je » individuel à la dynamique collective.
« L’éducation populaire est un levier d’émancipation du jeune, dans son “je” et dans son “nous”. Par le jeu sportif (la batucada dans ma structure) on travaille autant l’ouverture d’esprit que l’esprit critique. » Lucile Grand, responsable du secteur ados-jeunesse de Salins-les-Bains (39)



Les communautés du faire : des pratiques qui inspirent
Dès le premier jour, à l’issue de la plénière, place a été faite aux « communautés du faire » : un partage de projets menés dans le réseau, pour en montrer l’impact et les outils mobilisés. Un festival de cinéma et une troupe de batucada portés par les jeunes à Salins-les-Bains ; le festival La Bande à Léo, créé par les jeunes de l’Alphaléo Dijon aux côtés d’artistes ; le projet Silvergeek à Beaucouzé (49), où des jeunes initient leurs aînés aux jeux vidéo jusqu’à participer ensemble à des tournois d’e-sport ; ou encore Les Femmes de notre histoire, une exposition devenue documentaire puis association, qui a voyagé jusqu’à Stuttgart pour animer le débat sur les stéréotypes. Sans oublier différents espaces radio et podcasts montés dans le réseau, donnant tous littéralement la parole aux jeunes.
« Ce sont les échanges de pratiques qui sont particulièrement inspirants. Je rencontre des collègues qui ont les mêmes valeurs que moi mais pas le même poste, avec des projets différents des miens. L’échange me donne des clés, des idées de projet auxquelles je n’aurais pas pensé. Je ressors avec plein d’idées. » Zineb Doudane, accompagnatrice de projets jeunes au Corner de Feyzin (69)
Créer des espaces de débats dans nos structures jeunesse
Le vendredi matin, les “ateliers du réel” ont proposé aux professionnel·les des formats immersifs de partages de pratique. Par exemple, l’un des ateliers proposés, particulièrement apprécié par les participant·es proposait de répondre collectivement à la question “Comment ouvrir des espaces de discussions et de débats entre les jeunes que nous accueillons dans nos structures sur des sujets socialement vifs ?” (croyances et religion, vie affective et sexuelle, égalité filles-garçons, politique). À partir de situations concrètes, comme un propos homophobe lancé “pour rire”, un désaccord sur la religion qui tourne à l’affrontement ou encore un échange sur l’égalité fille-garçon, les participant·es partageaient leurs réponses, sur la forme comme le fond. En sont ressortis quelques points de vigilance communs : ne pas chercher à tout résoudre, accepter le malaise comme point de départ, retrouver le cadre légal et administratif quand on ne sait pas…
Parallèlement, et toujours par petits groupes, les professionnel·les se sont prêté.es au jeu de rôle “Il faut tout un village”, imaginé par Benjamin Mauduit, responsable du plaidoyer et des relations extérieures pour la Fédération Léo Lagrange, dans le cadre des réflexions et concertations autour du projet éducatif de la Fédération, lequel avait été abordé en plénière en matinée. En petits groupes, les professionnel·les deviennent temporairement membres d’un conseil de jeunes, se transformant le temps d’une heure en un jeune introverti, une adolescente engagée, une maire de village ou encore un directeur de crèche convié au conseil. Ils et elles analysent collectivement leurs échanges et prennent de la distance sur les instances de participation des jeunes aujourd’hui : quels outils mettre en place pour permettre à chacun·e de s’exprimer en confiance et participer pleinement à la vie démocratique ?
Un jeu de rôle qui faisait écho à la présentation la veille par Meredith Bocquet du projet radio « A voix Haute” réalisé dans le cadre de l’animation de Conseil Municipal d’Enfants (CME) de Bourgoin Jallieu (38).
Faire réseau, une force collective
La convention s’est terminée par un dernier temps d’échange en petits groupes, autour de scénarios dystopiques : les ateliers du futur. Cinq scénarios plaçant les participant.es dans une perspective 2036 surréaliste, mais pas toujours inimaginable ! Des villes aseptisées réservées aux enfants, des brassards connectés et lumineux anti-incivilités et coercitifs, un programme totalitaire objectif zéro-chômage… En groupe et en autonomie, les professionnel·les choisissaient un scénario et en faisaient une base de discussions sur un futur souhaitable pour les jeunesses, et les acteurs éducatifs, pour imaginer des alternatives qui soient le reflet des valeurs portées par notre mouvement.
Les professionnel·les étaient venu·es travailler sur l’engagement des jeunes ; ils et elles sont reparti·es avec des outils à réinvestir, des idées de projets et le sentiment renforcé d’appartenir à un réseau. Pour beaucoup (un·e participant·e sur quatre vivait là sa première convention), l’événement a d’abord été une occasion de se relier : aux collègues, à leurs pratiques, à l’accompagnement de la fédération. C’est aussi en cela qu’il répond à l’ambition posée par l’événement : non seulement encourager la participation, mais transformer les conditions mêmes de celle-ci, pour reconnaître pleinement la légitimité des jeunes à penser, décider et agir.
« C’est la première fois que je participe. Je me rends compte qu’avec l’accompagnement de la fédération, on peut voir plus grand, réfléchir à des projets plus ambitieux. Des jeunes investis dans des structures et des projets, ça fait des jeunes citoyens investis dans leur vie future et dans leur vie de tous les jours. » Nicolas Giannubilo, animateur jeunesse à Saint-Pierre-de-Chandieu (69)
« Une notion dont a parlé Raphaël Laurin me parait importante : en tant qu’humain, on a forcément des stéréotypes et on ne pourra pas changer cela. Mais on peut en prendre conscience pour ne pas les laisser influencer nos comportements et justifier des comportements injustes ou discriminants. J’ai apprécié échanger avec lui plus longuement à ce sujet : je sais que cela va influencer ma posture.» Amandine Pommelec, chargée d’animation au Pôle engagement Ouest-Île-de-France et tutrice Service Civique







